Le laxisme chronique des systèmes éducatifs africains

Dernière mise à jour : 1 oct. 2021




10 « Cartouches » et « pétrole » désignent, dans l’argot estudiantin, des pratiques de fraudes auxquel (...)

26Laxisme et irresponsabilité constatés tout d’abord dans le fonctionnement même du système : tous ceux qui ont pratiqué les systèmes éducatifs des pays d’Afrique subsaharienne francophone savent que, bien souvent, le mot « examen » ne veut plus rien dire. Du primaire aux facultés, les résultats des contrôles de connaissance sont rarement exempts d’irrégularités, faisant même l’objet de négociations où élèves et enseignants et même parents finissent par banaliser la fraude10, la malhonnêteté et l’inutilité de l’effort.


  • 11 II est intéressant de noter que les sortants des lycées et collèges des pays africains francophones (...)

27La banalisation de la tricherie et du laxisme peut être datée, et il est singulier de constater que, bien souvent, elle fut contemporaine – n’ayons pas peur de le souligner – de l’achèvement du processus d’africanisation des cadres du système. Au risque de choquer, nous rappelons que l’école de l’époque coloniale ne transigeait pas avec la tricherie. À cette école-là, on peut reprocher l’inadaptation, l’orientation coupée des nécessités du développement économique. Mais l’objectivité oblige à reconnaître qu’elle cultivait le sens du travail bien fait et l’obligation d’effort. Cet esprit de sérieux et de rigueur se maintint à peu près jusqu’au milieu des années soixante-dix. La glissade accélérée vers le laxisme, à partir de là, interpelle directement les cadres nationaux, responsables administratifs, enseignants et parents11. Elle indique que là comme ailleurs, nous avons nié la nécessité de l’effort, et encouragé les marchandages.

La vraie nature de la crise scolaire africaine

28Ces remarques nous ramènent à la question de la nature de la crise scolaire africaine que décrivait très judicieusement, il y a trois ans, au cours d’une conférence de presse à Abidjan, l’ancien ministre ivoirien de l’enseignement supérieur, Alassane Salif Ndiaye : « À y regarder de près, il n’y a peut-être pas, disait-il, une crise de l’école, mais une crise de la société, que l’école reflète plus crûment que d’autres secteurs ».

29Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il faut se garder d’enfermer le débat sur l’école africaine postcoloniale dans un carcan qui ne prendrait pas en compte son environnement historique, au risque de passer à côté de l’essentiel. La crise de l’école africaine postcoloniale est inséparable du refus, conscient ou non, des sociétés africaines contemporaines et notamment de leurs élites, d’accepter comme telles les conditions de passage à la modernité exigées par le monde contemporain. Le siècle qui s’achève a été marqué par des mutations décisives dans la configuration de l’économie mondiale. La plus importante de ces mutations est la mondialisation de l’économie de marché et l’émergence d’une situation de concurrence dont l’âpreté n’a pas de précédent dans l’histoire de l’humanité. Le facteur humain est devenu décisif. Ce qui fait désormais la différence, c’est la qualité des hommes, leur créativité, leur capacité d’adaptation aux situations les plus inattendues, leurs dispositions à saisir et à rentabiliser toutes les opportunités, en un mot, leur aptitude à se surpasser, à faire mieux que leurs rivaux. De telles qualités humaines n’émergent que dans les sociétés qui cultivent l’effort, le goût du travail bien fait et du dépassement de soi ; des sociétés qui valorisent l’excellence au lieu de se complaire dans la médiocrité ; des sociétés, enfin, qui développent le sens de la responsabilité au lieu d’entretenir la mentalité d’éternels assistés.

30Ce qui est en jeu aujourd’hui, en Afrique, au-delà du désarroi d’une jeunesse qui se sent trahie par les aînés, qui n’a plus foi en l’avenir, c’est l’aboutissement logique des choix de facilité qui furent les nôtres dans les années qui ont suivi l’indépendance. Ce qui est en cause, c’est la désastreuse conséquence du renoncement à l’effort, à la rigueur et à la responsabilité. Toutes nos activités se ressentent aujourd’hui de cette option : l’agriculture africaine, incapable d’assurer une véritable autosuffisance alimentaire, parce que très tôt sacrifiée sur l’autel de l’exode rural et de l’importation massive - solution de facilité - de produits vivriers ; l’industrie, qui n’a pu prendre un véritable essor, gênée dès le départ par l’extraversion précoce de la consommation, le goût exagéré du luxe cultivé par les élites urbaines, leur préférence affichée pour les produits importés et, par-dessus tout, le parasitisme et la corruption inhérents à ces unités industrielles majoritairement étatisées, devenues de ce fait des rentes pour leurs heureux dirigeants ; nos administrations publiques, rendues inefficaces et prévaricatrices parce qu’ayant érigé le passe-droit et le laxisme en normes de fonctionnement, à l’exclusion de toute obligation de résultat.

L’acuité du problème éthique

31Dans un tel environnement, l’école ne pouvait pas connaître une évolution différente. Elle paye aujourd’hui, au prix fort, les inconséquences et le laisser-aller qui l’ont conduite à distribuer à profusion des diplômes de formation supérieure sans rapport ni avec le niveau réel des connaissances, ni, surtout, avec les besoins de l’économie des pays concernés. La voie royale de promotion sociale qu’elle fut est devenue aujourd’hui un chemin de dupes, et la rage avec laquelle les jeunes cassent et détruisent au moindre prétexte traduit ce sentiment de trahison que nous évoquions plus haut ; trahison, à leurs yeux, des aînés qui ont assuré leurs arrières puis ont fermé, sous l’injonction du FMI et de la Banque mondiale, la porte d’entrée de la Fonction publique sans proposer une autre issue. Ce n’est pas par hasard si les cibles privilégiées des coups de mains des étudiants en rébellion contre la société sont, le plus souvent, les voitures de l’administration : elles symbolisent le monde dont ils se sentent exclus. Les chances de trouver un emploi dans le système formel, à la sortie des études universitaires, qui étaient de 100 % il y a à peine quinze ans, sont aujourd’hui inférieures à 50 % pour la plupart des filières, et quelquefois bien moins.

32Désarroi, perte de foi, crise de confiance, nihilisme : il n’est pas exagéré de parler de crise morale profonde, dès lors que cette jeunesse désabusée ne trouve nulle part, dans son environnement social, des repères moraux susceptibles de l’orienter. Ces actes de violence gratuite, évoqués en introduction, ne sont compréhensibles que si on les replace dans leur contexte éthique. Globalement, nous, Africains, avons sans doute surestimé le ciment moral de nos sociétés, ainsi que leur capacité à endiguer les débordements consécutifs à notre contact avec la modernité. Le tourbillon de la consommation de biens modernes, encouragée par l’urbanisation rapide et la montée en puissance d’élites essentiellement administratives, c’est-à-dire improductives et même parasitaires, a bousculé, dans le plus grand désordre, nos us et coutumes qui étaient historiquement de type rural.

33La production n’ayant pas suffisamment suivi pour permettre au plus grand nombre d’accéder à cette consommation de biens modernes, des fractures redoutables, inédites dans notre histoire, ont modifié en profondeur l’édifice social traditionnel. Avec la crise et les impératifs des PAS, la mangeoire exclusive représentée par les postes offerts par l’État s’est amenuisée. Et plus le gâteau se rétrécissait, plus la dispute autour de la mangeoire devenait impitoyable. L’arrivée massive de nouveaux diplômés, la poussée démographique sans précédent (plus de 3 % de croissance en moyenne, de loin le taux le plus important dans le monde) ont aiguisé les couteaux, occasionné la multiplication des coups bas et, en définitive, fait exploser l’harmonie sociale minimale.

34La jeunesse scolaire et universitaire exprime avec virulence les frustrations des exclus, qui sont l’immense majorité. Elle est en quelque sorte leur porte-voix. D’où la complicité passive, pour ne pas dire la sympathie, dont ses exactions bénéficient, d’abord auprès des autres jeunes, mais aussi, quelquefois, auprès d’autres catégories de la population exclues de la mangeoire. Dans un tel environnement où la survie au quotidien devient l’unique enjeu, comment s’étonner de la perte du sens moral, du dévoiement de toutes les règles du jeu ?

Une détermination qui se fait attendre

35On a tenté, en Afrique francophone surtout, d’apporter des réponses à la crise scolaire, en organisant ici et là des « concertations nationales », des « séminaires nationaux » et des « états généraux ». Tous nos pays ont sacrifié à ce rite, et souvent à plusieurs reprises depuis une quinzaine d’années. Des diagnostics souvent justes ont été formulés et des réformes parfois courageuses ont été proposées. Mais la plupart des mesures retenues en sont restées au stade des intentions.

36C’est que l’absence d’une vision commune de l’avenir et le poids excessif des intérêts catégoriels à court terme neutralisent toute possibilité d’action énergique. Chaque catégorie sociale concernée campe sur ses positions avec un égoïsme déconcertant : élèves et étudiants arc-boutés sur la revendication de la bourse à tout le monde et sans condition ; enseignants moins mobilisés par la dérive du système que par le paiement des heures complémentaires, par exemple ; parents n’ayant d’autre souci que le maintien à tout prix de leurs enfants dans le système, même si visiblement ils n’en ont pas les aptitudes ; gouvernants soucieux avant tout de la « paix » sur les campus, et prêts à tout concéder y compris en piétinant les exigences de rigueur pédagogique, du moment que les étudiants, redoutés par-dessus tout, se calment.

37Cette dernière situation a pris une tournure tragique avec l’expérience du multipartisme en cours depuis cinq ans. Les campus sont devenus des enjeux politiques au point que l’université, et de façon générale, le système éducatif, apparaissent comme les otages des partis politiques. Chaque faction politique y organise « ses » étudiants. Tout se passe, dans certains pays, comme si l’essentiel du débat politique se déroulait à l’université. Partout, les oppositions tentent de mobiliser les étudiants et les élèves, faute de pouvoir le faire dans d’autres catégories de la population, pour faire pression sur les pouvoirs en place, tandis que ceux-ci, pour desserrer l’étau, cèdent sur les mesures rendues pourtant nécessaires par la dégradation de la situation. Les réformes indispensables, qui passent nécessairement par des décisions vigoureuses et impopulaires, sont renvoyées aux calendes grecques. De ce fait, les surenchères partisanes occultent le vrai débat sur le naufrage du système et les risques graves que cela comporte pour l’avenir.

38Les partenaires extérieurs de l’Afrique, bilatéraux et multilatéraux, ont commencé à se désengager du secteur de l’enseignement supérieur, las d’attendre les réformes qui ne viennent pas. Des voix s’élèvent pour réclamer l’autorisation d’ouverture d’établissements d’enseignement supérieur de statut privé. Le sujet, totalement tabou il y a à peine cinq ans, commence à être débattu publiquement.

39Cette voie pourrait permettre d’offrir une autre perspective et l’on peut espérer que, la concurrence jouant, les universités d’État pourraient être forcées de se remettre en cause. Les réserves des adversaires de la privatisation portent sur la sélection par l’argent qu’instaurerait un système d’universités payantes réservées aux enfants des nantis. Mais cette sélection par l’argent est déjà là puisque, face à la dégradation de l’enseignement supérieur national, il y a belle lurette que des parents, y compris ceux ayant des revenus modérés, ont choisi de se saigner pour payer des études au prix fort en Europe, aux États-Unis et au Canada notamment.

40À tous les degrés de l’enseignement, les établissements publics sont déjà devenus des dépotoirs, que désertent tous ceux qui ont les moyens de le faire.

L’Afrique au pied du mur

41Privé ou pas privé, en tout état de cause, le véritable débat est celui de la capacité des Africains, de leurs élites et de leurs États, à préparer l’avenir commun. Nous avons souligné plus haut l’âpreté de la compétition économique qui caractérise le monde contemporain. Le siècle prochain renforcera, à n’en point douter, cette tendance. Il n’y aura pas de pitié pour les canards boiteux. La qualité des hommes, leur capacité à affronter la concurrence seront, de plus en plus, le facteur décisif du progrès.


  • 12 Dont près de 1 % pour la seule Afrique du Sud

42Si la régression qualitative actuelle des systèmes d’éducation et de formation des pays d’Afrique noire se poursuit, la marginalisation économique et technologique, déjà avérée, deviendra irrémédiable. Le continent africain, dont la part dans le commerce mondial ne représente que 2 % à peine12 et qui n’a déjà plus voix au chapitre, se condamnera à l’insignifiance, s’il ne réajuste pas rapidement, vigoureusement et courageusement sa politique de formation.

43Déjà, à la pitié que ses malheurs suscitaient jusqu’ici, succède désormais une indifférence dont les signes sont apparus au début des tragiques événements du Rwanda, en avril dernier.

44Des systèmes de formation qui cultivent la malhonnêteté, la tricherie, l’habitude du moindre effort et le laxisme, ne peuvent que conduire tout droit à la catastrophe, c’est-à-dire au renforcement du discrédit de notre continent, de son isolement et de sa régression.

45Nous avons eu l’occasion de dire, en octobre 1993 à Angers, à la réunion de la Task Force des bailleurs de fonds pour l’éducation en Afrique, qu’il est temps que les Africains acceptent enfin d’aborder frontalement leurs problèmes, au lieu de biaiser continuellement, de rechercher des responsables hors du continent. Il y a aujourd’hui des mesures d’assainissement qui ne nécessitent pas de ressources financières nouvelles. C’est d’abord sur notre capacité à les prendre et à les appliquer fermement que nous serons jugés. Car si nous ne sommes pas capables d’appliquer les textes que nous prenons dans des domaines aussi simples que les inscriptions, les contrôles des connaissances, l’octroi des bourses, comment pourrions-nous espérer gérer des réformes révolutionnaires ?

46Aujourd’hui, plus que jamais, dans le domaine de la formation comme dans d’autres, les Africains sont au pied du mur, face à leur destin.

Arrêter des priorités

47La raréfaction des ressources financières consécutives à la crise économique qui dure depuis quinze ans, l’environnement international de moins en moins porté vers la pitié, la réduction progressive, et déjà perceptible, de l’aide publique au développement, nous contraignent à fixer rapidement des priorités.

48En premier, il s’agit d’assurer l’éducation de base pour le plus grand nombre ; une éducation de base qui soit le lieu d’apprentissages essentiels pour évoluer dans la vie moderne. Savoir lire, écrire, compter, représente de nos jours un minimum vital. Cette école fondamentale, comme nous l’avons appelée en Centrafrique en avril 1982, devrait également être le creuset de l’unité nationale qui fait si cruellement défaut à de nombreux pays africains.

49Elle devrait être également le moule de la préparation de nouveaux Africains aptes à affronter les défis actuels du développement. C’est là que les jeunes Africains devraient apprendre à travailler dur, à valoriser l’effort et l’excellence, à respecter le bien public, à aimer leurs pays et à vouloir leur réussite, à pratiquer l’honnêteté et à acquérir le sens moral, en relation avec l’éducation familiale. C’est là qu’ils doivent assimiler les valeurs de la tolérance et de l’humanisme, et qu’ils peuvent s’ouvrir au monde contemporain en comprenant son rythme.

50Par cette école de base, vitale pour le remodelage humain de l’Afrique, les soins les plus minutieux, l’attention et les sacrifices de tous sont requis. La qualité intellectuelle et morale des maîtres, la rigueur pédagogique et la discipline collective, l’exemple des adultes (parents, enseignants et administratifs), la bonne gestion des moyens sont la clé du succès.

51On oublie trop souvent, par ailleurs, que la démocratisation tant souhaitée aujourd’hui, suppose des démocrates, c’est-à-dire, d’abord, des citoyens. Tout habitant d’une portion quelconque de la planète Terre n’est pas automatiquement un citoyen. Celui-ci, au contraire du simple habitant, s’identifie à une nation, à un pays dont il cultive l’amour. Le citoyen est celui qui accepte librement de contribuer à la préparation de l’avenir, et qui se sent de ce fait co-responsable de l’avenir commun.

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